Libération / (tribune libre) Vers un journalisme de fond de culotte ? par Luc le Vaillant

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Journaliste à Libération, Luc Le Vaillant répond à Jean Quatremer et refuse un journalisme «inquisiteur» sur la vie privée des puissants.

Par LUC LE VAILLANT Journaliste à «Libération»

Allons bon ! Paraît que désormais, les enquêteurs de presse seront tenus de se métamorphoser en inquisiteurs. Et de passer à la question la sexualité, la santé et autres domaines réservés des (im)puissants qui imaginent encore nous gouverner quand ils ne sont plus que chair à voyeurisme pour des Rouletabille qui confondent l’accessoire et l’essentiel, les domaines personnels et l’action publique.

Les appels à la transparence intégrale, lancés par mon cher confrère et néanmoins ennemi en la matière, Jean Quatremer, et validés à mon grand déplaisir par la montée en une de Libération, le 28 février 2012, m’horripilent absolument. Et je vais vous dire pourquoi.

1) Parce que c’est le triomphe du puritanisme. Ce besoin de surexposer l’intime, de tout dire et qu’importe la vie abîmée de la cible désignée, est une passion composite. Il entre dans cette pulsion la certitude psychologisante que le roi élu cache toujours un secret fondateur, le culte de l’aveu extorqué façon arracheurs d’ongles, et le besoin fouettard d’écorcher ceux qui vous sont les plus proches.

La démocratie s’est battue contre ces tentations récurrentes de contrôle généralisé. Il semble que Orwell soit en passe de gagner. Et que l’accélération numérique serve de prétexte à un déballage piteux que la presse française avait su longtemps s’éviter.

L’affaire DSK ayant sapé la confiance française en son exceptio, la logique protestante anglo-saxonne et le féminisme puritain requièrent désormais que le journalisme scrute à la loupe les draps de lit.

Ce qui lui évitera de s’intéresser à des sujets annexes comme, au hasard, la mise sous tutelle des gouvernements européens par les anciens banquiers de chez Goldman Sachs.

2) Parce que le monde des «Parfaits» est invivable. Un dirigeant a des comptes à rendre sur ses actes de gouvernant, ou sur un enrichissement indu. Par contre, j’estime qu’il peut hanter les back-rooms des saunas, partouzer à sa guise, ou se faire pipi dessus sans que la population en soit avertie.

Il a le droit d’élever une fille naturelle, de taire un cancer ou de faire face au suicide de sa femme sans qu’on lui demande de venir s’expliquer devant le peuple punisseur assemblé.

Il peut même fumer des pétards et être contre la légalisation du cannabis, ou défiler contre le pacs tout en étant gay. Il peut défendre une philosophie théorique qui contrevienne à une pratique individuelle. Car, cette dernière ne regarde que lui.

Il est délirant de demander au représentant du peuple d’être un parangon de vertu, un gentil ahuri aux blanches mains, un monstre d’exemplarité. Un «Parfait», non plus cathare mais cathodique… Ses addictions ne regardent que lui tant qu’elles ne tombent pas sous le coup de la loi. Moment où il revient au journaliste de se saisir de la question.

Car, arrêtons de nous mentir. Un journaliste n’est ni un flic ni un juge. Et c’est tant mieux ! Il n’a pas les moyens de police nécessaires à l’établissement de la vérité. En particulier, en ces matières sexuelles, où c’est souvent parole contre parole.

3) Parce que les Torquemada de presse ont intérêt à avoir les cuisses propres.

A exiger des politiques qu’ils lavent plus blanc, les journalistes s’exposent à être soumis à la même règle de mise à nu. Ce qui ne serait que justice, l’impunité irresponsable et inconsciente ayant ses limites.

Il va leur falloir commencer leurs papiers en reconnaissant qu’ils ont flirté avec l’attaché(e) parlementaire ou qu’ils ne supportent pas l’after-shave de la femme à barbe qui fait office de commissaire européen(ne). Et la brigade des mœurs traquera la moindre de leurs incartades…

Ils pourraient même devoir annoncer la couleur : «ami», «ennemi» ou «rien à foutre» du personnage approché. Et mieux, ont-ils voté «oui» ou «non» au référendum de 2005 ? Et cette fois-ci, Hollande ou Mélenchon ?

Après tout, côté idées, pourquoi pas ? Le politique fait bien part de ses options. Le journaliste, lui, se targue de planer au-dessus de la mêlée quand il n’a rien d’un pur esprit. Il écrit avec ses réticences, ses affects et ses blocages. Et cela vaut aussi pour les hypocrites donneurs de leçons anglo-saxons… Dans ce petit métier économiquement faible, l’objectivité est un fantasme, l’indépendance, une conquête de tous les jours, l’honnêteté, un espoir toujours en chantier.

Evitons juste de charger la barque d’une activité houleuse, en nous lançant dans un journalisme de fond de culotte quand chacun a droit au respect de sa vie privée. Politiques, compris… Liberté d’opinion, mille fois oui. Devoir de délation, non.

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One Response to Libération / (tribune libre) Vers un journalisme de fond de culotte ? par Luc le Vaillant

  1. virginie says:

    Très bon article et de santé publique !
    Il y en a….. de temps en temps.
    *virginie*

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